Dans les pas de Bruno Compagnet nous partîmes. Vingt ans après son premier San Martino Di Castrozza. Notre base est solide, amicale et de longue date. Les liens se sont tissés en montagne, dans le stress et la peur, mais aussi dans l'extase. Ils se sont tissés autour de l'euphorie, de l'oeil qui pétille et qui frise après trois pintes. Le soir ce lien évolue. Il prend ses repères dans la sueur et la gestuelle des corps qui se déchainent, endiablés, sur le parterre d'un club ou d'un bar au sol humide et collant par l'alcool. Les liens se sont tissés au fil des années, dans le quotidien et dans la distance. Autour de falaises, son en arrière plan et rires éclatants. Forte est l'amitié. Forts sont les liens qui en découlent. Ils se construisent et peuvent parfois se délier. Se fracasser. La douleur est vive. Mais, l'engagement est si ancré et les valeurs si profondes que le lien se reconstruit. Il ressurgit. Plus fort et plus mature. Clé de toute belle aventure, cette base m'est essentielle.
En lisant un vieil article du blackmail (ndrl :https://www.blackmail.ski/fr/perspectives/a-labri-des-regards/) je suis tombée sur les souvenirs dolomythiques de Bruno. La passion est si grande qu'elle efface toute contrainte. Le rythme est simple et le temps divisé entre peu de choses. Cette obsession italienne du ski sauvage engendre des rituels et des habitudes qui se renforcent année après année. Au départ c'est en « loup solitaire affamé » qu'il parcourt les Dolomites. Mais cette joie profonde se communique. Ces grandes dents aux côtés aiguisés et aux faces verticales se partagent. Bruno met alors Francois-Regis « Friss » dans la confidence. L'exploration perdure. Les découvertes se font ensemble et en compagnie d'autres amis. Le paysage s'agrandit. Vingt ans plus tard, il semble que l'exploration par les sommets se pratique encore seul. Fervents adeptes du carving, les Italiens tracent leurs grandes courbes sur les domaines skiables et sous un soleil ravageur, délaissant les versants plus enclavés.
Tel un vieux rêve enfoui, les Dolomites ressurgissent au comptoir du Bistrot des Cristalliers. Cette petite cave à vin nature se niche au coeur de la rue des Moulins, en plein centre de Chamonix. Voûtes en pierre et bois brut. Si la chance vous sourit, la porte déjà pleine de buée se referme et la fête peut démarrer. Les pensées vaquent déjà au pied de ces grands dièdres italiens qui se dressent au loin déchirant l'horizon. La perspective d'une union entre bonne bouffe et grandes courbes affute nos papilles et farte notre excitation. Le départ se fait un 16 février 2020. La voiture est pleine, la route défile. Les derniers lacets de montagne nous font arriver à l'heure pour le Prosecco. Il est 19h. Nous sommes alors propulsés dans les souvenirs de Friss et du jeune loup solitaire. Année après année, les relations se tissent et les hôteliers du coin les intègrent à leur grande famille. Notre arrivée manouche dans cet hôtel de luxe détonne. Gros duffle bag sur l'épaule et sacs plastiques pendus aux lanières, remplis de linge sale en prévision. La patronne nous attend derrière le comptoir. Carlota. Vêtu de noire, ses cheveux sont courts. Seule une tresse dépasse avec au bout quelques perles orientales. Les papiers dressés devant elle sont les dernières réservations qu'elle attend pour la soirée. Elle nous énumère les quatre noms de Russes. Un simple François suffit pour illuminer son visage et balayer d'un revers de la main les quatre réservations. L'amitié casse les codes. La confiance instaurée lors de ces vingt dernières années embaume notre arrivée.
Alourdis par le vin et l'abondance nous démarrons la traversée. Le rythme est lent et assuré. Les cols se gravissent et les descentes se dévorent.
Une nuit en bivouac au pied de la Marmolada colmate les liens. Elle les noue dans la chaleur des 8 corps, réchauffés par le vin et l'étroitesse du lieu. Une soixantaine de parties de trou du cul enchainées entre 16h et 21h30. Dehors, les flocons s'écrasent au sol dans un lourd silence. Les saucissons disparaissent et le magnum fait plusieurs fois le tour de la petite table en bois. Eclairés à l'aide d'une bougie, emmitouflés dans de vieilles couettes quadrillées, les parties sont de plus en plus enflammées. Nous assistons au capitalisme dans son plus simple appareil. Le président surveille la partie du haut de son perchoir. Jambes écartées, clope au bec, la pression se fait plus menaçante. De l'autre côté de la table, les trous et vices trous se serrent les coudes, raides comme des piquets, en attente d'une révolution. Les parties s'enchainent et les rôles se figent. Petit refuge d'hiver de 8 couchages, les murs de pierre renferment l'odeur de cigarette. La salle est comble. Les esprits sont déliés par l'alcool et la musique bat son plein à travers la petite enceinte. Al Pacino prêt à bondir. 21h30, les bouteilles sont vides, les emballages sont vides et les yeux sont vides. À la manière des sardines dans leur boite, on s'endort, bercés par les voix de bariton et de soprano de Friss et d'Aymeric.
La traversée s'étend sur plusieurs jours. Le rythme est lent et assuré. Pris sous le poids de nos gros sacs, nos cuisses n'ont pas d'autre choix que de nous transporter à travers les vallées et au pied des couloirs encaissés. L'avant dernier jour, le retour par gravité est plus lent que prévu. De nouveau sur des télésièges, le gang s'attaque aux pistes damées à pleine vitesse, encerclé par les vacanciers venus pour la semaine. De remontées en remontées on parvient à traverser le massif. Mais, dans ce quadrillage infernal, l'esprit de la nuit s'élève soudain. Et si on allait faire la fête à Milan ? Accélérer le retour d'un jour. Pour ça il nous faut prendre deux bus et espérer prendre la dernière benne qui nous déposerait en haut d'un col avant de ressortir les peaux pour un retour vers 20h30. Si benne il y a, sinon c'est 1000 de plus et un retour à 23h. Stoppés net dans notre élan, la benne ne tourne plus. On est au pied de la face et il nous reste 2000 mètres avant d'arriver à San Martino. Tout ça pour faire la fête à Milan. Mais on est prêt. Comme si on pressentait que c'était la dernière. La dernière soirée d'insouciance. La dernière danse, corps serrés et sourires déliés. La dernière fois qu'on se prend par la main tant la musique nous prend aux tripes par son beat extatique. C'est comme un troupeau de bison qui nous arrive dessus. Une cavalcade puis c'est l'inconnu. Le plaisir d'abandonner son corps aux dépens de la musique. Libre.
Puis une voix s'élève « Et sinon il y a toujours l'option du taxi. C'est 8 euros chacun et on est de retour dans 50 minutes ». Les corps se détendent, les sourires explosent. Je saute dans les bras d'Eugé. On part faire la teuf à Milan. Craig Richards au Discosizer. Cuisses échauffées et marques du masque, la petite bande traverse la ville à vélo. Ambiance fashion week et pré-pandémie, pour toujours plus de ride sauvage.
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