Photographs by Stéphane Duroy
Avons-nous seulement déjà imaginé la vie d'un manteau?
La vie de celui qui nous couve et nous couvre, de celui qui nous protège des intempéries et qui les met au défi de nous transpercer jusqu’à la chair. Mais c’est aussi celui qui attire le soleil et fait suinter les visages de ceux foudroyés par les moites chaleurs.
Être manteau c’est traîner dans un vieux canapé aux trous de clopes, recouvert de miettes et de tâches de vin. Une manche dans la fente et le bas de la traîne au sol, celui-ci glisse petit à petit jusqu’à son point d’équilibre, délabré et oublié. En soirée, il étouffe sous la pile des autres manteaux invités, fringants et parfumés. De sortie pour la nuit, il se tient droit et couve les épaules. Gainé, il se tient le long du corps et oscille à chaque mouvement de pas. À l’air libre, il se met au vent et profite de la brise pour virevolter autour du maigre corps qu’il protège. L’air libre le scie à merveille. Il danse au vent et hume l’air qui l’entoure. Il s’y sent bien.
Heure de pointe, la foule de grandes capes s’agite. Ils s’emboitent les uns les autres, afin de tous rentrer dans le wagon de dix neuf heures trente trois. Les longs, les courts, les vieux et les jeunes. Tous se côtoient. Tous se relookent et s’oscultent. Ceux des familles plus nobles paraissent plus fringants. Mais la vieille cape issue du milieu ouvrier et dont la vie a été un long périple parsemé d’embuches, a ce cachet que jamais la noblesse n’atteindra. Les coutures ne sont pas droites, les quelques trous sont repris au vieux fil rouge de l’armée américaine et son teint a jauni par le soleil. Mais il continue de braver les intempéries, tête haute. Solide et sûr de lui, il est assez âgé pour ne plus être atteint par les maladresses et les commérages des autres capes plus jeunes et encore dans l’âge de l’arrogance.
N’oublions pas que le manteau n’est pas qu’une simple couverture. Il est un déclencheur d’histoires. Il se prête et s’échange. Il tape dans l’oeil quand il se met sur son 31. Il est porte-parole d’une génération, un ticket d’entrée dans une communauté. Rangé au placard, il est souvent méprisé. Abandonné, il est pendu au crochet et s'affaisse avec le temps. Le petit nouveau lui a pris sa place. Et puis, soudain, dans un moment de nostalgie, il ressort. Ses beaux jours ne sont pas tout à fait terminés. Il endosse alors le rôle du sauveur. Les souvenirs s'agitent et les secrets se glissent sous cette grande cape, témoin d'un ancien temps.