Il y a la grande mémoire. Celle de l'humanité, la mémoire collective. Et puis il y a la mémoire des idées. L'engin cérébral de la mémorisation. Celui qui permet d'ancrer les idées dans un spectre de pensée. De les associer et de les dissocier. La mémoire se travaille, elle se nourrit. Muscle de pensée, elle est fondamentale à toute société saine d'esprit. Son fonctionnement s'entretient. Il faut qu'elle repose sur un socle de connaissances apprises de manière méthodique et qu'elle s'inscrive dans une démarche d'apprentissage et de curiosité. Une mémoire dont les ancrages sont instables tend vers un aveuglement progressif. Les souvenirs flottent et sont malléables. Il manque d'une réelle compréhension derrière l'idée émise.
La mémoire au sens de mémorisation fonctionne comme base pour l'Histoire. Elle s'entretient et se structure afin que cette discipline ne soit pas perçue comme un simple enchainement d'évènements. Intrinsèquement liée à la concentration, elle nécessite une grande patience. Naufragée des temps modernes, la concentration s'éloigne à mesure que la boulimie factuelle croit. L'information s'ingurgite en grandes quantités mais la réflexion n'y a pas sa place. Telle une partie de pin-ball, les points de vue agressifs nous assaillent. La culpabilité fait son entrée et nous écrase chaque jour un peu plus. Nous forçant à consommer les infos afin d'en connaître le plus possible et de s'intégrer dans la société du débat sans fondements. Les idées fusent. Elles se percutent. La panique s'installe. On manque de contre-arguments. Merde on a pas assez lu. La période du bachotage appliquée au lycée reprend. On vit à l'époque de l'intimidation culturelle, de la dictature du savoir sans esprit critique. Prenons le temps de calmer l'hystérie collective. Analysons.
Le temps de la réflexion semble révolu. Les brèves de comptoirs occupent nos esprits. Il faut impressionner par son savoir. Mieux vaut avoir un avis que que de ne pas en avoir. Quel inculte ! La consommation intellectuelle est lancée. La course est effrenée. Et le résultat désastreux. La surconsommation intellectuelle est aussi néfaste que la surconsommation matérielle. Elle mène à l'ignorance et à l'incompréhension. À l'aveuglement. Il est si facile alors d'implanter une dictature de la pensée. Pour Joseph Beuys « l'idéologie est une philosophie d'enjolivement ». On s'accroche à une structure de pensée par peur d'en découvrir d'autres. Elle est contraire au dialogue.
Par la patience s'ancrent la mémoire et les souvenirs. La patience est un exercice mental qui se développe et qui permet la formation d'une structure de la pensée. D'un squelette sur lequel viennent s'accrocher les différentes idées et faits étudiés. Structure, qui, par sa solidité et son entretien, permet la réflexion et l'ouverture d'esprit. Une fois les mécanismes de pensée aiguisés, les valves du dialogue et du débat civilisé peuvent alors s'ouvrir. L'ouverture réduit la panique idéologique et prévient du repli. Ne cédons pas à la quantité mais à la qualité.