De l’autre côté de la route en travaux se trouve une vieille maison Victorienne, selon les dires de ses occupants. La famille H composée des parents et de leurs trois enfants. Les marches qui mènent au Perron, l’élèvent d’un étage au dessus de la rue. De leur perchoir, ils peuvent longuement admirer la ville de Butte et ses nombreuses collines.
Butte, grande ville minière des années vingt, connut un franc succès du temps où le cuivre et l'argent se déterraient encore. Les bâtiments et vieilles bâtisses se dressaient les uns après les autres dans un style à la fois Victorien et New Yorkais. Aujourd'hui les différents quartiers s'étalent encore sur les collines et autour des puits miniers. Walkerville, dans le nord, est l'un de ces quartiers où le regard des enfants est dur et méfiant. Les vieilles carcasses de voiture traînent, pneus crevés, le long des trottoirs. La vie y est dure et le travail éreintant. La fatigue et les petits salaires ne laissent pas de place à la haute gastronomie et la malnutrition sévit. L'architecture résiste au passage du temps mais les habitants eux s'affaissent et se laissent vivre, péniblement. L'été, les jardins et les collines environnantes se réchauffent en prévision de l'hiver dont le froid est mordant et sans pitié. L'odeur du macadam chaud d'un début de soirée estivale est anéanti par le fin duvet de neige qui recouvre les trottoirs au mois de Décembre. Les scènes traversent les saisons, les installations insolites sont les mêmes. Le canapé en biais derrière le grillage du Motel, la pile de canapés à l'arrière du pickup, le buste de femme drapé dans un fin tissu de tulle blanche. Les longues soirées d'été permettent une déambulation plus agréable. Butte est parcourue d'un petit vent frais qui maintient la température à un niveau acceptable.
L'hiver quant à lui, est féroce et agressif. Il vous saisit et rend parfois la marche désagréable. La voiture n'est jamais très loin. Le jean sur les cuisses est rendu rigide par le gel. La peau se craquelle et rougit à l'eau chaude. Mais le désir d'enquête et la curiosité sont plus forts et vous poussent à remonter les rues les unes après les autres, l'oeil vif et lucide. Il y a deux types d'agencement. Celui où la devanture fait office de musée familial et celui où le jardin est une véritable déchetterie. Dans certains cas les maisons sont celées par d'étranges rubalises jaunes sur lesquelles on peut y lire « zombie ». L'impression de déambuler dans un énorme magasin de farces et attrapes dont le décor tombe en désuétude. Les fenêtres sont décorées d'autocollants politiques de tout bord et de petites farces animales. Politique et chiens vont ensemble. Ils sont interchangeables et sont de même importance. Dans ce grand magasin de farces et attrapes les rayons sont en vrac. La hiérarchie dans les choses est réinventée. L'équilibre est celui d'un univers nouveau, qui tente de survivre à cet agencement actuel des priorités. Ici, l'objet est bouclier. Il n'y a que ce qui est palpable qui rassure. Les promesses et autres engagements moraux n'ont pas leur place.
En quittant le perron, le père nous oriente vers la maison de ses parents, quelques "blocks" plus loin. Ils ont dans leur collection une vieille photo de famille, preuve de leurs origines suédoises. Cette photo, le grand père la conserve bien précieusement dans un cadre oval. Loin des yeux de tous il la cache, seule réminiscence de sa terre d'origine. Nous empruntons les contre-allées dont l'inclinaison avoisine les 7%. Les ruelles sont escarpées et bordées de maisons débordantes d'objets. Canapés et pneus de voiture, encore, s'entassent sur les terrains jonchés de nains de jardins et autres bricoles. Nous nous arrêtons en face de ce qui semble être la maison des grands parents H. . La porte s'ouvre sur un corridor dont les boites postales débordent de vieilles lettres et de publicités. Les différents appartements semblent vides. Une fois dehors nous avançons de quelques mètres vers une autre maisonnette bien plus décorée et accueillante que la précédente. Les petits rideaux en dentelle blanche sont tirés et la lumière est éteinte. L'insigne métallique "viking" sur le coin de la fenêtre nous confirme la nationalité Suédoise des occupants du 12. Après quelques coups de sonnette, sans réponse, nous rebroussons chemin, prévenir le fils H. de notre échec. C'est sans surprise nous dit-il, ils n'ouvrent pas souvent leur porte. La froideur Suédoise n'a d'égale que l'optimisme américain. L'exil n'efface jamais vraiment les traits de caractère d'un individu. Le fils quant à lui a adopté les plis du comportement Américain. Sa gentillesse débordante contraste avec le refus d'ouvrir des parents. N'ont-ils pas souhaité adopter les moeurs locales? De génération en génération les aspérités du pays d'origine s'estompent pour ne laisser place qu'à l'uniformité. L'effacement transgénérationnel se transforme en ignorance pour les générations suivantes. Les enfants des exilés ont en commun l'oubli et l'effacement. Pour la réussite de ce nouveau départ l'oubli devient une nécessité. Il faut être doté d'une grande motivation et d'un individualisme aigu car les tentations diaboliques d'échapper à la tristesse du quotidien sont immenses. Malheureusement pour la plupart, la chance de réussite n'a jamais existé tant l'American Dream est illusoire. Lorsque la bataille est perdue, la routine journalière prend le dessus par mesures protectionnistes et d'asservissement par l'ignorance.
La famille H. a rejoint cette routine. Elle les protège de la lucidité. Seule la petite M. peut espérer voir un tournant dans son futur. Mais si elle réussit, elle ne se rebellera pas pour sa famille. Le combat est déjà si dur, qu'un deuxième au nom de ceux qui sont dans l'ombre est trop lourd pour les épaules d'une seule personne.
© 2026 Oona Skari Duroy