Le soleil est rasant sur la petite ville de Deer Lodge. Heureusement le vent qui se lève le rend supportable. Les locaux traînassent sur les terrasses des bars des contre-allées. Assis sur les larges tables de pique-nique ou sur les quelques canapés atterris là des années auparavant. De larges sofa en velours et aux trous de clopes transforment ce lopin de terre en salon d’extérieur. Il baigne dans une atmosphère de lenteur et d’ennui. Je m’approche de deux mecs devant le Montana bar. Ils sont assis sur la table, leur bière à la main, un clope au bec.
Je les filme un peu et prends quelques photos en noir et blanc à 250 de vitesse. "I’m a certified native. Born and raised in Montana". Certains sont du Montana et n’ont jamais vraiment bougé. Attachés à leur petite ville de naissance, ils se sont déplacés entre Anaconda, Dixon, Butte, Deer Lodge et les villes des alentours. Sans jamais quitter l’Etat de la liberté.
Pour les autres, ils ont ratissé le pays de fond en comble, essayé le Sud comme le Nord. Subi la prison, tenté la Navy et ont finalement opté pour les grandes et vastes plaines du Montana, où l'anonymat et la solitude résonnent comme un mantra. Je pars à la recherche de Joe et de Vivianne, un vieux couple que j’avais repéré quelques jours plus tôt et avec qui nous avions eu un bref et chaleureux échange à propos de la France et de banalités du quotidien. Je retrouve Joe sur son vélo devant chez lui. Une petite maison blanche au milieu d’un grand terrain vague entourée d’autres petites maisons blanches. Les lotissements se serrent les coudes, coincés entre les rails de train bientôt recouverts de mauvaises herbes et la route en terre qui mène à nulle part. D’un grand signe de la main il m’invite à venir chez eux. Vivianne sort sur son perron, éblouie par le soleil. La devanture de leur demeure rappelle une petite maison de poupée à moitié abandonnée.
Un gros sofa trône au milieu du jardin face au perron. Joe y prend place, la tête en arrière, sa cigarette bien entamée tout en caressant son gros ventre. L’atmosphère est détendue, comme si le raz de marrée de la vie était déjà passé. C’est Dieu « and Jesus and stuff » me dit Vivienne, qui la font tenir. « I don’t really know how we arrived here », mais elle a la certitude que tous ses boulots lui ont appris la survie.
Joe aime la vie. En rémission d’un cancer et après 17 ans de taule, plus rien ne l’effraie. Tout comme Vivianne. Ayant vécue dans la rue pendant un an et après quelques années en prison la vie prend une drôle de teinte. L’alcool fait partie de leur équilibre. Ils m’avouent qu’ils sont addicts mais s’en foutent. La vie a déjà fait quelques tours pour eux. Ils sont maintenant comme sur un nuage, en lévitation, quelque part au dessus du drame de l’Amérique et de leur passé.
Viv’ se sent libre entourée des montagnes et des animaux sauvages et où les chiens peuvent vaquer libres et sans laisse et où une partie du monde a oublié leur existence. Rony sort à son tour de la petite maisonnette. Un grand viking, boiteux, aux articulations très abimées. « I remember you, you’re a photographer ». Rony a des origines Suédoises et Native American. Bon pote de Joe, il a également fait sept ans de taule et servi dans la marine.
Ces grands espaces, dénués d’humains et majoritairement peuplés d’animaux sauvages, sont le seul lieu d’un retour possible à un semblant de vie. Dans cette seconde vie, l’air est doux et traverse les maisons par les quelques fentes laissant apparaitre un rai de lumière. Les châssis, comblés par du carton et des lambeaux de tissu, les protègent de l’extérieur et les enferment dans l'univers qu'ils se sont construit.
Cette ville, ils se la sont appropriée. Eux et les autres laissés-pour-compte.
© 2026 Oona Skari Duroy