« l’aventure est extra vitale, extraterritoriale, extraordinaire, c’est à dire hors de l’ordre (extra ordinem), exceptionnelle et littéralement excentrique. P. 41 L'aventure, l'ennui, le serieux, Vladimir Jankélévitch
La fin de l’été appelle la rentrée à l’ordre, et lui somme de s’activer. L’été fut chaud et sec. Jour après jour, le ciel bleu monochrome tranchait avec le cisèlement des montagnes. Les lacs se vidèrent et les éternels randonneurs écumèrent les terrasses des cafés à l’abri du soleil torride. L’approche de l’automne, créature au teint chaleureux et à la crinière volage, remet à jour le goût de l’aventure pré-hivernale, celle qui oscille entre l'ombre et la lumière. Mais quelque chose m'interroge, pourquoi ce désir d'aller braver, là-haut, le souffle accablant des vents d'hiver quand, dans la vallée, l'éclat réconfortant de l'été indien continue de me réchauffer ?
Il est souvent dit de la montagne qu’elle est sublime. Cette expression sonne à travers les époques comme une sensation d’éblouissement, de perfection, de beauté, d’irrationalité. Auparavant, perçu comme maléfique, le paysage montagnard a fini par quitterx son ombre malfaisante au début du XVIIIe siècle pour devenir un lieu admiré et recherché. Toutefois, ces terres demeurent hostiles et l’on peut s’interroger sur notre désir de les pénétrer, sinon de les conquérir. L’idée d’aventure germe en partie à travers le regard. Ma curiosité est attisée par la vision qui précède mes yeux et, comme happée, je fais un pas vers elle. Mais ce que je vois est différent de ce que je regarde. Ce que je vois est pratiquement dénué d’influences, mais ce que je regarde est déjà le fruit de ce qui m’a construit.
Mon regard, cette précieuse caméra interne, balaye ce qui se trouve sur mon passage. Il enregistre des instants de vie éphémère et, telle la pellicule de ma vie, capture les clichés, les stocke, ou parfois les efface par manque de place. En réalité, l’aventure que je poursuis et dont je me suis emparé d’un battement de cil s’est formée bien plus tôt. La préfabrication mentale a déjà forgé mon imaginaire et influencé inconsciemment mon regard.