« Le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. » J.T
Nous vivons dans une époque de lumière et de réverbération intense. Tout doit être dit, pensé et mis en évidence. La sensibilité n'est plus chose fragile, elle devient un crédo qu'il faut clamer haut et fort. Le naturel perd de son naturel et devient un mode de vie qu'il est impératif d'appliquer. La lumière par son éclat gomme tout soupçon de mystère et prive la folie de ses derniers instants de vie avant d'éblouir à jamais les regards manipulés des consommateurs avides de nouveauté. L'ombre offre un temps de repos et de réflexion. De plus en plus fascinée par les noirs et blancs des photographes Japonais, je me suis penchée sur la question de l'ombre et de la lumière dans l'essai de Junichiro Tanizaki: L'éloge de l'ombre.
Dans cet éloge de l’esthétique japonaise, Junichirô Tanizaki célèbre la subtilité de l’ombre et la source de lumière qu’elle apporte. Sans y livrer une critique acerbe du progrès, Tanizaki se méfie de l’engouement des Japonais pour « l’esthétique » occidentale. Dans la culture du projecteur, la lumière vide les choses de leur sens plus profond. Dans les méandres et les profondeurs de l’ombre se trouve une subtilité et un raffinement qu’il est nécessaire de protéger et de cultiver. Vitrines et néons lumineux mettent en avant les évidences de chacun, ne laissant de place à la discrétion et à l’imagination.
« Car c’est là que nos ancêtres se sont montrés géniaux : à l’univers d’ombre délibérément crée en délimitant un espace rigoureusement vide, ils ont su conférer une qualité esthétique supérieure à celle de n’importe quelle fresque ou décoration. » J.T
Mystique, ce traitement de la lumière à travers l’ombre ouvre les portes à l’onirisme et à la réflexion. Le temps prend alors une autre dimension. Le droit à l’erreur est rendu possible et la honte n’a plus son reflet dévoilé aux yeux de tous. L’esthétique Japonaise parle du regard. Les yeux de l’Occidental ont besoin de la lumière pour voir. Ils ne voient en l’ombre que la peur, l'incompréhension et le vide. Nous gagnerons à apprendre à voir dans l’ombre. À écouter le silence. Pierre Soulages avait réussi à manier l'ombre en créant la lumière à partir du noir avec ses étranges Outrenoirs.
« Tout compte fait quand les Occidentaux parlent de « mystères de l’Orient », il est bien possible qu’ils entendent par là ce calme un peu inquiétant que sécrète l’ombre lorsqu’elle possède cette qualité là. » J.T
Qu’il s’agisse de l’atmosphère d’un intérieur, de l’architecture d’un bâtiment ou de la peinture, chacune de ces réalisations fut pensées à travers le prisme de l’ombre. Dans cet ouvrage de 1933, Tanizaki précède l’ère Provoke. Ce mouvement rebel et ultra provocateur qui manie le flou, l’imprévu et l’ombre avec violence et précision, réunit les grands noms de la photographie Japonaise: Yutaka Takanashi, Nakahira Takuma, Daido Moryiama. Leur regard se porte sur les ambiances, les corps de femmes, le grouillement des grandes villes, l’imposante architecture et son ordre géométrique et pourtant chaotique. La tristesse et la sérénité japonaise se rencontrent sur ces visages en mouvement tout de noir et de blanc, à mi chemin entre la lumière et la part d’ombre si caractéristique de la photographie nippone.
« (…) nous autres Orientaux nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants. » J.T
La femme y est aussi un être de l’ombre. Sa beauté réside dans la discrétion des tissus qu’elle porte et de ses mouvements. Autrefois, seul son visage dépassait des longues robes aux tissus ternes. Leur teint de porcelaine faisant écho à l’ombre de leurs vêtements, apparaissant soudain comme une source de lumière au fond d’une pièce plongée dans la pénombre. Ces femmes de l’ombre, montraient une autre beauté que celle de la chair et du voyeurisme outrancier du corps. Mais il y a quelque chose d'humiliant dans ce rôle quasi statutaire et décoratif de la femme. Dans l’ouvrage, le gout des orties, Tanizaki dévoile ses divers troubles et attirances en lien avec les différentes énergies féminines. Il a parfaitement conscience de la femme japonaise, être de l’ombre et de la soumission. De la femme « émancipée », celle que l’on regarde du coin de l’œil avec méfiance et envie. Et la femme de l’entre deux, « l’équilibrée ». Mais elle est toutes ces choses à la fois. Comme un tableau de Soulages face au différents jets de lumière, elle est en constante évolution. Indomptable, elle est à la fois femme du mystère et de l'éclat.
« Quelle peut-être l’origine d’une différence aussi radicale dans les goûts ? Tout bien pesé, c’est parce que nous autres, Orientaux, nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées que nous nous sommes de tout temps contentés de notre conditions présente ; nous n’éprouvons par conséquent nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur nous nous y résignons comme à l’inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, qu’elle le soit ! Mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre. » J.T
Dans cet ouvrage qui peut sembler nationaliste, Tanizaki peint le tableau de la beauté dans son ensemble. La beauté chez Tanizaki c’est en quelque sorte l’acceptation des limites et du cadre qui permet à l’imagination de s’ouvrir et d’explorer le chemin du rêve. L’esthétique japonaise est une beauté du mystère, elle se trouve dans ce qu’on ressent et ce qu’on imagine, dans l’émotion et dans l’atmosphère. Dans l’équilibre entre ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas. Le noir et blanc, l’ombre et la lumière. Cet éloge de l'ombre est un éloge de l'ambiguïté.
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