18 Août 2019. On part pour un mois de vadrouille dans le Montana. En duo. Le père et la fille. Armés d'argentiques, d'une caméra et de la Prius de ma grand-mère on part sur les routes des petits bleds qui forgent l'âme du Montana. À la rencontre des personnages qui marchent sur ces terres et qui sont la quintessence du Wild Américain. En chemin on s'arrête manger dans les diners de bords de route. Mais parfois le repas de midi se compose d'un bagel et d'une tomate, achetés au Safeway du coin. La jambe sur la portière, le regard inquisiteur. Les journées s'enchainent et l'histoire s'étoffe. Les personnages deviennent de plus en plus attachants. On en revoit certains, d'autres ont pris la fuite. Ils nous laissent avec leur bout d'histoire. Les rictus et les rires de chacun se gravent dans nos mémoires. Les lumières du matin et de fin de journée sont les plus belles. Alors, quand l'excitation de l'aurore vient nous prendre aux tripes, on saute dans la voiture en direction de l'inconnu. Le but est fixé mais le chemin peut varier. Il faut réussir à respecter le plan de route tout en se laissant porter par les aléas du voyage. Un midi, alors que nous descendions l'artère principale de Butte, un jeune mec du Zimbabwe nous interpelle et nous invite à boire le café, la bière puis le shot. Il me demande de mettre un son sur le jukebox et de « turn it high up ». Emotional Rescue des Stones résonne dans l'enceinte du bar et dans la rue. Il est midi. Nos esprit sont brumeux. Simba nous invite chez lui pour nous cuisiner un plat traditionnel de son pays. C'est à ce moment que la bascule s'effectue. Coller au plan initial ou se laisser aller. On avait déjà passé plus d'une heure avec lui. On fait alors le choix de s'en aller. On se croisera de nouveau, on l'espère. Ce voyage m'a marquée. Il a planté en moi la graine de l'enquête. Si ce pays continue de faire rêver, malgré que le système soit perverti et gangrené, c'est justement pour cette raison là. C'est lorsqu'ils tentent d'échapper au système et que l'absurdité de leur vie devient réelle que la fine frontière entre l'extraordinaire et l'horreur s'établit. L'âge d'or des villes que nous traversons a érigé une architecture aujourd'hui abandonnée ou à moitié habitée, qui fait toujours office de sculpture des temps passés et révolus. L'abandon crée une atmosphère hors du temps.
En atterrissant à Genève et de retour à Annecy, la nostalgie de cet abandon et de ce monde parallèle m'envahit. Cette nostalgie est possible car je fais partie d'un système qui me procure le minimum vital. Un filet de sécurité. Je découvre alors de manière plus profonde ce qu'est l'oeil du photographe dans tout son voyeurisme et sa perversité. L'ambivalence entre la sombre réalité de la scène et la jouissance que procure cette même scène photographiée. Le décor devient réalité. Dans le monde du regard, il faut être un voyou tout en conservant son degré d'empathie et d'humanité. Il faut transgresser tout en respectant. La frontière est mince. J'ai tenté de répondre à la complexité de ces émotions à travers l'écrit, la photographie et la vidéo. La réunion de ces trois médiums capture une part infime de la tragédie humaine qui s'est déroulée sous nos yeux.
© 2026 Oona Skari Duroy