Mon père est photographe. J'ai eu cette chance de grandir dans les pas d'un artiste au regard aiguisé et sans pitié. C'était soit grandiose, soit « de la merde », mais il n'y avait pas d'entre-deux. Enfant des villes, j'ai fuis la capitale pour me réfugier au creux de la culture chamoniarde, bercée par l'histoire de l'alpinisme et les saisons en refuge. J'ignorais volontairement tout ce que Paris avait à m'offrir et je m'obstinais à renier mon héritage paternel. Citadine de naissance, j'étais chamoniarde par adoption. Mais nul ne peut s'épanouir dans l'ignorance et dans l'oubli. Et peu à peu le Paris qui m'avait nourri toutes ces années refit surface. Une insatiable soif d'art se présenta, m'envahissant de toute part et sous toutes les coutures. Novembre 2018 sonne le début de la foire internationale de la photographie. Mon père y est représenté et je choisis de le représenter.
Dimanche 3 novembre. Les portes du grand Palais s'ouvrent aux artisans, aux traiteurs aux électriciens, aux artistes et aux galeristes. La foule s'excite. Le vernissage de JP Morgan est à 18h mardi. La caisse du Fret arrive tout juste de Berlin et nous déchargeons plus de 70 photos et quelques centaines d'ouvrages. Roland Angst, galeriste et éditeur Berlinois, représente plus d'une vingtaine de photographes. Agé de soixante douze ans, les hanches douloureuses des suites d'une vieille opération, il tient tout de même à planter chaque clou jusqu'à l'accrochage de la dernière photo. Passionné et grand intellectuel, Roland est un être anxieux et insatisfait. Elitiste, il n'hésite pas à renvoyer de manière sèche ceux dont l'ignorance l'exaspère.
Car la photo par sa simplicité d'accès est en réalité d'une grande complexité. Le regard, l'angle, les quelques secondes de réglage avant le clic final. Le travail du photographe se fait en amont. La curiosité, la connaissance et l'imagination sont essentielles à celui qui capturera l'instant car « une photo c'est comme une crêpe il faut la manger quand elle est encore chaude » disait Weegee le célèbre traqueur de nuit des sordides crimes New Yorkais des années 40. La photographie a un côté tranchant qui révèle celui qui est à l'origine de l'image.
Le hasard occupe une grande place mais il importe de ne pas se faire happer par celui-ci. Il est impossible de le maitriser il faut composer avec.
L'accrochage est minutieux. La scénographie primordiale. Sur une série de douze photos du Tchèque Viktor Kolar, 4 ne seront pas retenues. Le cinquième mur est consacré à la photographie japonaise. La radicalité du contraste des noirs et blancs japonais par Araki, Yutaka Takanashi ou encore Shomei Tomatsu transperce celui qui pose son regard sur ce cinquième mur. Tous à l'origine du projet Provoke, véritable tremplin dans la photographie japonaise d'après guerre, cette revue bouscule les codes préétablis et apporte une poésie et une écriture jusque là non exploitée. Le mouvement qui regroupe penseurs, artistes et photographes est le symbole de la révolte qui secoue le Japon des années 60. La présence des forces américaines sur le territoire Japonais et la dictature de la pensée sont les champs de bataille des ces intellectuels révoltés. Le superbe travail de Kazuo Kitai, largement influencé par Provoke, clôt cette transition japonaise avant les tirages de la galerie Julian Sanders.
Une passerelle peut s'établir entre le travail de Marina Faust, photographe du couturier Martin Margiela et la photographie japonaise. Imprimés sur du papier de soie, ses tirages sont bruts, l'artiste parvient à capturer l'intimité de ses sujets tout en retranscrivant une évidente sensualité féminine. Mon père lui fait face. Aux côtés de Ray Metzker, les huit tirages noirs et blancs nous renvoient en pleine face le désespoir et l'ennui que vit l'Amérique profonde. Pareil aux halles de Paris, la poissonnerie de l'art s'active. Les coups de marteaux et de perceuse font trembler les couches de placo qui nous séparent des autres galeries. Les pauses clopes toutes les douze séries laissent rentrer un air glacial qui nous contraint à garder l'écharpe et le bonnet au risque d'attraper une angine la veille du vernissage. Les rares pauses se font debout ou sur une chaise à grignoter un maigre sandwich Dalloyau pour la coquette somme de sept euros vingt. Une pause bien méritée mais si peu rentable. Dans ces grandes foires internationales il existe un code de bonne conduite. Il est mal vu de quémander, il faut se faire repérer. Seul le galeriste a le droit de pourchasser et c'est au photographe de se laisser traquer.
La semaine va passer vite. Je m'auto proclame assistante de Roland Angst. Les premiers échanges avec les collectionneurs sont brefs mais chaleureux. Chaque photo a son anecdote que Roland lâche au compte goutte. Il faut tendre l'oreille et prendre discrètement note de chaque info afin d'étayer mon discours face aux futurs clients. Je n'ai que quelques jours pour intégrer la montagne d'informations qui vient se décharger à mes pieds. Imprimées le lundi soir, les quatre fiches d'informations ressemblent plus à un maigre tapis de bain quelque peu moisi qu'à une fiche d'informations sérieuse de galeriste Allemand. À force de les plier, déplier et griffonner, elles aussi subissent le tumultueux rythme parisien.
Les infos fusent à une vitesse effrénée. Le cerveau est bouillonnant, la mémoire est dans le rouge. Mais l'excitation d'être là s'occupe de compartimenter et de clarifier les informations. La vie du photographe, la qualité du tirage, la raison du format, l'année de la réalisation, l'approbation vintage, le prix ou encore l'édition sont le cahier des charges qu'il est impératif de connaître sur le bout des doigts. Le 6 au soir sonne le début des festivités. Le Ruinart et les petits fours à la truffe provoquent un vif intérêt parmi les représentants de JP Morgan. La spéculation peut enfin débuter. Quelques degrés d'alcool plus loin, le sang passablement réchauffé, les chiffres s'alignent et les photographes se côtoient sur un petit bout de papier qui finira dans la poche arrière du costard, sorti de justesse par la femme de ménage avant la machine du soir. Mains fermement enlacées derrière les hanches et le buste droit, j'observe ce défilé de pognon. Je profite du créneau champagne-verrine pour explorer les autres galeries. N'ayant pas quitté le stand depuis Dimanche, il est agréable de pouvoir déambuler loin du vacarme et des regards. Parmi ce flot d'images quelques stands m'interpellent. La galerie Toluca spécialisée dans la photographie d'Amérique Latine, propose une collection de tirage de grande qualité. La mise en scène et le premier degré n'y ont pas leur place. L'intense vérité des photographies s'évapore des cadres et vous plonge en immersion complète dans la culture latine. Quelques allées plus loin, la quarantaine de tirages de Bruce Davidson sur un jeune gang de Brooklyn nous happe et nous projette instantanément dans la vie de cette jeunesse motivée par l'excitation que provoquent la sexualité, les drogues et l'oubli.
La semaine s'enchaine. Plus les heures défilent et plus je travaille mon personnage avec rigueur. L'aisance s'invite enfin et les échanges sont plus profonds. Je prends mon rôle à cœur. Je vis Paris Photo comme une longue pièce de théâtre où chaque jour voit défiler un public nouveau. Les représentations sont longues et fatigantes mais tellement épanouissantes. Celle du vendredi est une réussite. Le public était curieux et les échanges fructueux.
Comme un saut dans le Paris des années folles, nous nous retrouvons sur une péniche louée à la semaine par la Galerie parisienne les Douches. Au croisement de la Seine et des pavés du pont Alexandre III nous entamons la courte descente à 45 degrés jusqu'à la terrasse de l'embarcation. Éclairé par de chaleureux lampions nous pénétrons l'univers rétro entretenu par la propriétaire de la péniche qui nous accueille à chaudes embrassades.
À gauche les couchettes, à droite le salon et son bar. Nous pénétrons la partie droite de l'édifice en prenant soin de baisser la tête, la porte ne mesurant pas plus d'un mètre vingt. Sur un air de Duke Ellington je traverse la pièce en direction du bar me commander un verre de rouge. Après cette intense journée qu'il est bon de se retrouver sur l'eau et loin du vacarme de la nef du grand palais. La légère buée des fenêtres traversantes et le faible éclairage plonge la pièce dans une atmosphère intimiste.
La dizaine de galeristes et d'artistes présents ce soir relâchent enfin les crispations mondaines, quelques pieds de femmes délaissent leurs chaussures à talons pour plus d'aisance. La soirée prend fin doucement, bercée par les remous de la seine.
Le week-end et ses éternelles foules seront d'attaques dés l'aube. Jeunes parents et retraités se côtoieront dans une déambulation d'images à n'en plus finir. Epuisés, le cerveau saturé, les derniers quitteront la nef le dimanche soir sous une pluie torrentielle. La « dé-scénographie » peut alors commencer. Les kilos de papiers bulles et bouts de scotches sont réutilisés afin d'emballer les photos. Soigneusement emboitées dans la grosse caisse en bois, les images se font face, empaquetées, pour un retour au bercail sur le mur qui leur est attribué.
Cette aventure parisienne s'achève, loin des sommets et des bourrasques automnales, mais elle n'en reste pas moins une.
© 2026 Oona Skari Duroy