Lorsque le jeune corbeau quitte le nid après cinq à six semaines de cocooning parental, il part en quête de son gang. Celui avec lequel il pourra arborer les forêts les plus reculées, planer le long des falaises les plus abruptes avant de plonger dans les couloirs les plus escarpés. Joueur, espiègle et provocateur, le jeune corbeau se nourrit de tout. Saison après saison il s’adapte à ce que la Terre lui offre et continue de faire régner le mystère quant à sa réputation Hitchcockienne de jeune prédateur fougueux et menaçant.
Arrivés à maturité, nous avons ainsi quitté le nid un 6 décembre à la recherche d’un gang de complices Nord-Américain. Le Montana, le Colorado le Wyoming et l’Idaho regorgent de tétrapodes en quête de virages poudreux. La culture du road trip aux Etats-Unis est véritable et compréhensible. Le plein à 26 dollars facilite grandement l’envole et la migration des jeunes corvidés. Les grands espaces, les températures à vous glacer le plumage font de la voiture un élément quasiment indispensable.
L’ordre de grandeur en est chamboulé. Les villes sont loin l’une de l’autre. Le bus avec son wifi gratuit et son chauffage est le repère des sans-abris en quête d’un endroit chaud. Ils se laissent porter aux quatre coins de la ville, accueillant le peu de chaleur qu’ils auront pour la journée. L’hiver est froid et les distances décuplées. Dans la lutte écologique, l’impact de la voiture sur la couche d’ozone ne semble pas faire partie de l’équation. Il faut les comprendre. Dans ces petites villes la voiture est symbole de protection, de fuite. Pour atteindre les montagnes et les belles pentes enneigées il faut parfois conduire plus de 2h avant de prendre la motoneige histoire de s’enfoncer encore quelques miles de plus dans l’inconnu. Amour des montagnes et protection de celles-ci semblent incompatibles dans ce pays, à moins de se prendre pour un genre de Mike Horn en quête d’un dépassement maximal de sa zone de confort. Il est donc vivement déconseillé de prendre son vélo électrique équipé de quatre roues motrices pour carrosse.
Pays d’extrêmes et parfois d’incohérences, le road trip américain a le gout de l’irréel et de la disproportion. Le pays de tous les possibles oscille entre vérité et illusion. Comme pour ne pas perdre le contrôle de soi-même en cas d’effondrement imminent du pays, la chasse et l’autosuffisance sont des plaisirs partagés.
Malgré ces différences, la passion du virage traverse l’atlantique et transpire les mêmes croyances. De nids en nids les gangs de jeunes corvus nous accueillent. Le Mountain Collective Pass, clé d’entrée aux plus grosses stations des US, nous transporte de Big Sky à Jackson en passant par Alta, Snowbird et Sun Valley. Afin de pratiquer l’activité du resort skiing dans les meilleures conditions, il est de coutume de skier sans sac à dos afin de carver sur de la neige fraiche, cheveux aux vents, l’insouciance en acolyte. Mise à part lorsque la neige vient déposer son manteau hivernal et se décide à tous nous recouvrir. Des quantités astronomiques de neige sèche et légère viennent s’accumuler et engloutir le reste de bitume apparent. Chaque station se pâme alors d’avoir le « Best Resort Skiing in America », placardé à tout va en quatre par quatre sur de gigantesques panneaux publicitaires. Car dans ce pays il faut être le meilleur ou rien. C’est donc à la meilleure neige et aux meilleures pistes que reviendra le meilleur endroit où vivre. Le site de l’office du tourisme de l’Utah s’est approprié le titre du livre de Jim Steenburgh, Secrets of the greatest snow on earth. Loin des océans la neige est moins humide. Ce climat continental offre un abondant duvet sec et léger aux états coincés entre le North Dakota et les états de la côte Ouest. Dans ce flot d’informations où l’optimisme règne en véritable chef d’orchestre, il est parfois difficile de discerner la réalité de la profusion de propos illusoires.
Cet excès d’optimisme n’est pas à critiquer pour autant. En provenance de France où le bureau des plaintes est très souvent débordé, une pincée de pensées positives par jour procure le plus grand des biens. Dans le pays du rêve, le cauchemar n’est jamais vraiment loin. La consommation à outrance tinte de son voile d’optimisme les dessous d’un pays aux racines bancales. De gigantesques frigidaires débordants de nourriture, une large panoplie de voitures quatre saisons et de grotesques supermarchés capables d’alimenter trois fois la superficie des Etats-Unis. Des faits bien connus de tous qui participent au sentiment de disproportion et d’irréel une fois sur place. Et pourtant la petite communauté des corvidés parvient à survivre au milieu de ce flot continu de tentations épidermiques. Haut perchés dans leurs nids, loin du sol et plus proche de ce qui est tangible, ils se protègent des agressions.
L’austérité des conditions météorologiques, le rocher acéré et les longues approches nourries au mental, construisent la carapace du corbeau. Endurci et loin d’être naïf, il survole la réalité d’un pays qui s’enfonce dans l’illusion. L’illusion de pouvoir s’en sortir tout en mordant à l’hameçon de la consommation, roulette russe du pouvoir.
Au pays du rêve tout est possible mais sans protection. Ce sont alors les moments d’extase, de lumières acerbes qui transpercent les tissus jusqu’à la moelle et les sourires des acolytes qui rendent cette vie addictive. Les plaines aux ciels infinis, les chaines de montagnes démesurées, les hordes d’animaux qui traversent les territoires et migrent sous leurs épais blousons d’hiver à la recherche de nourriture et d’espaces sauvages.
De nids en nids nous avons côtoyé ces oiseaux sauvages épris d’un amour inconditionnel pour la nature. Car les distances astronomiques et les températures glaciales ne les effraient pas, elles les renforcent. Elles ne leur mentent pas non plus, elles sont sincères.
En réalité, on s’y sent bien au coin de ce feu de camp qui parvient à briser le mur de froid (-15°) qui nous entoure. Il est 1h du matin et les quelques potes qui sont restés se boivent les canettes de pale ale achetées à la station d’essence du coin. Les imitations et les blagues poisseuses sur le président fusent sans relâche. Le froid qui me cisaille cesse d’être un problème. Le cercle que nous formons est une barricade. Les liens se tissent et l’esprit communautaire s’élève, s’immisçant dans les airs, nous enveloppant à tour de rôle d’un sentiment rassurant à mi chemin entre le rêve et la réalité.
© 2026 Oona Skari Duroy